Des manches de guitares et du sirop d'érable, ou apprendre à vivre au ralenti

Catégories : Récits de pandémie

Quelqu’un de sage l’a surement dit un jour : le changement est inconfortable. D’autres disent que pour apporter du changement dans la vie, il faut sortir de sa zone de confort. Mais que faire lorsque ledit changement est justement de rester confortablement à la maison? Pour quelqu’un de nerveux comme un chat et de profondément anxieux comme moi, c’est tout un défi!

Les premières journées de quarantaine ont été particulièrement éprouvantes et m’ont demandé de m’ajuster, rapidement. Ce fût difficile car j’ai besoin de bouger beaucoup, j’ai énormément d’énergie nerveuse à dépenser et il faut que ça grouille. Ma routine habituelle me permet d’endurer de rester assis toute la journée : une marche d’un pas très énergétique de la maison-au train-au bureau matin et soir et jamais je ne prends l’escalier mobile, montant les marches 2 par 2 en courant. Et encore, mes collègues dans un rayon de 60 pieds savent avec quel doigté je « pianote » sur mon clavier. Ce fût donc drastique de passer au télétravail quotidien. Je ne vais plus reconduire mes enfants à l’école le matin et je ne sors même plus la fin de semaine! Il n’y a maintenant plus que 6 pieds entre mon lit et mon bureau! Heureusement, je dois descendre au rez-de-chaussée pour chercher ma dose vitale de café, ou pour nourrir la progéniture si elle se fait trop insistante, car sinon je passerais la journée dans le même 12 pieds carrés. 

Pour remédier à cela, je me suis d’abord développé une routine exercice en soirée mais n’étant pas un adepte de gym au départ, je ne peux pas faire ça trop longtemps. Pour pallier, donc, j’utilise le temps que j’épargne en transport pour me réfugier dans mon atelier. Peu avant la pandémie, j’avais commencé un projet de fabrication de manches de guitares. J’ai donc outils et matériaux nécessaires pour gosser longtemps. Jamais dans mon horaire normal je ne pourrais me permettre ça 1-2 heures par jour. Mais la situation est désormais différente. Ayant maintenant une banque de temps quotidienne significative pour assouvir mon besoin de frotter un bout de bois, j’ai pu, en quelques jours, sculpter tranquillement, au couteau, un manche de Stratocaster Jimi Hendrix Edition (tant qu’à faire), avec une patience et un souci du détail qui m’échappent autrement.

 

Mes obsessions créatives et mon besoin de bouger sont ainsi comblées et, bonus, je peux faire tout ça après le travail et « revenir à la maison » une heure plus tôt qu’à l’habitude. Ma conjointe et les enfants en sont très heureux, d’autant plus que je reviens un peu plus reposé et de meilleure humeur qu’après 1 heure et quart dans les transports en commun.

En outre, bénéfice non négligeable, cette réclusion forcée arrive dans une bonne période : le printemps. Qui dit printemps, dit temps des sucres. Les températures étant parfaites, j’ai mis 2 seaux sur notre gros érable et nous avons de l’eau fraiche à boire tous les jours et nos réserves de sirop se renflouent. Nous avons même fait de la tire et lorsqu’il est tombé une petite neige la semaine dernière, les enfants m’en ont fait mettre au congélateur, car ils en reveulent bien entendu.

Notre corps est fait de la nourriture que l’on ingère, de même notre esprit est composé de l’information, images et pensées que l’on « consomme ». Plutôt que de lire les nouvelles en mangeant, je dine en discutant de tout et de rien avec mes deux garçons. Plutôt que d’observer la course effrénée des gens stressés qui courent après le temps et l’argent chaque matin, j’observe maintenant les bernaches qui reviennent du sud par la fenêtre de mon « bureau ». Se mettent-elles en isolation pour 14 jours? Le temps semble s’arrêter, mais la vie continue, et pour la première fois depuis longtemps, je souffle un peu et je commence à sentir que je peux embrasser le credo de ma génération : Right here, right now!

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